Pourquoi apprend-on les langues ? Pour communiquer ? Pour s'améliorer ? Enrichissement personnel ? Pour obtenir un emploi ? Pour obtenir une promotion ? Il y a probablement autant de raisons qu'il y a d'apprenants de langues, mais une chose est souvent vraie, au départ c'est pour passer un examen.
Peut-il y avoir une raison plus déprimante que celle-là ? En tant que professeurs de langues, nous voulons transmettre à nos apprenants la passion qui nous a amenés aux langues, la façon dont elles nous ouvrent le monde, ce sentiment magique que nous ressentons la première fois que nous utilisons une expression apprise (pour moi en tout cas) dans une salle de classe du nord-ouest pluvieux de l'Angleterre pour recevoir une friandise étrangère (Orangina dans cet exemple particulier) dans la Bretagne pluvieuse. Mais, hélas, le plus souvent, nous sommes confrontés à des personnes qui, manifestement, préféreraient être ailleurs mais qui doivent être là pour passer leur baccalauréat, leur BTS, leur licence, leur master ou pour valider leur formation.
En France, la sagesse collective semble penser que les Français sont nuls en anglais, des chiffres existent pour soutenir cette thèse, dans une étude effectuée en 2024 par Education First (English Proficiency Index), la France était placée 49ème sur 116 pays et 33ème sur 35 pays européen. Nous pouvons dire que ce n’est pas terrible mais ce n’est pas non plus catastrophique, il n’y a pas quoi avoir honte.
Je reviens à ma question de départ : pourquoi apprend-on les langues ? Pour passer un examen ? Oui, mon ami, pour passer un examen et à partir de là, l'enseignement tourne autour de cet objectif.
Ne me méprenez pas, je ne suis pas ici pour dénigrer le travail de tous les professeurs qui œuvrent sans relâche pour faire connaître la langue de Shakespeare aux masses, mais pour commenter le système dans lequel ils sont enfermés et qui pervertit la façon dont la langue est enseignée.
B2 or not B2, that is the question ?
Selon le Bulletin officiel n° 4 du 23 janvier 2014 « Conformément à l'article D. 312-16 du code de l'éducation, le niveau attendu du Cadre européen commun de référence pour les langues (CECRL) est B2 « niveau avancé ou indépendant » pour la langue choisie en LV1. »
Pour donner une idée de quoi on parle, ce même bulletin officiel dit, « B2 correspond à un niveau d'utilisateur indépendant.
Cela signifie que vous avez les capacités suivantes :
- Comprendre le contenu essentiel de sujets concrets ou abstraits dans un texte complexe, y compris une discussion technique dans sa spécialité
- Communiquer avec spontanéité et aisance avec un locuteur natif
- S'exprimer de façon claire et détaillée sur une grande gamme de sujets, émettre un avis sur un sujet d'actualité et exposer les avantages et les inconvénients de différentes possibilités »
Tout ça reste également un nébuleux sans contexte, donc, selon le site Explora Langues « Faire partie des cadres ou des responsables d’équipe d’une entreprise internationale requiert la maîtrise d’un anglais professionnel. Ainsi, lorsque votre responsabilité implique des relations étroites avec tous les acteurs et gestionnaires d’entreprise, la maîtrise du vocabulaire et de la sémantique relative à votre secteur d’activité est nécessaire.
Par exemple, lorsque vous êtes en relation avec de grands comptes, des banques internationales ou une équipe expatriée, la fluidité de votre relationnel passe par un niveau d’anglais hautement professionnel. Ainsi, le niveau B1 minimum est généralement de rigueur pour répondre à l’exigence des recruteurs. »
Nos chers têtes blondes, sont-ils déjà des cadres en puissance le bac en poche ? Pas forcément, pour le site Victoria’s English « Le niveau A1 est un des niveaux fréquent chez les étudiants qui passent le BAC en France (ceux qui n’ont pas le niveau A1 sont généralement A2 ou B1), sauf en section européenne / internationale où ils sont généralement B2 ou C1. » C’est bien loin des objectifs visés par l’Éducation Nationale. Il faut surtout souligner la fossé entre l’anglais écrit et l’anglais parlé.
Est-ce que ça s’améliore quand nous passons aux études supérieures ? Pas trop, cette notion du niveau B2 nous poursuit pendant l’ensemble de nos études, car pour valider un Master 2 il faut avoir ce même niveau. Facile alors ! J’ai déjà un niveau B2 depuis l’école, avec 5 ans d’enseignement en plus je devrais avoir au moins un niveau C3 ! Et bien, non, ça serait trop facile. Il y a un obstacle de taille à franchir.
Pour valider le niveau B2 en études supérieures, souvent le TOEIC est le test choisi. Ah le TOEIC, le Test of English for International Communication qui est devenu, au fil du temps, incontournable pour évaluer les compétences en anglais, notamment pour l’enseignement supérieur, ou le graal des 785 points est devenu presque mythique, et pour les entreprises ou le côté « points » est bien plus parlant que des notions d’abstrait comme B2.
Suffit de chercher « préparation TOEIC » dans votre moteur de recherche préféré pour voir l’importance de ce sésame, mais nous pouvons questionner la pertinence d’un test qui est très formaté et, donc, facile à préparer et qui (dans la version listening & reading utilisée principalement) ne teste pas la capacité des candidats à s’exprimer.
Pour être clair, je ne fais pas de procès contre le TOEIC, ils proposent un test et beaucoup d’institutions l’ont choisi et par ce biais, le test est devenu le plus répandu en France. Selon le site d’ETS Global « la certification TOEIC arrive largement en tête de toutes les certifications de langues avec plus de 125 000 CPF réalisés* en 2022 soit 51 % du total de certifications passées en 2022 » (*Source : opendata.caissedesdepots.fr/ : cumul des sorties totales et partielles des certifications test TOEIC enregistrées au Répertoire Spécifique 3130, 5550 et 6151). En sachant que pour entre 65% et 73% des personnes qui passe le TOEIC il s’agit de valider un diplôme académique, je vous laisses imaginer le nombre d’étudiants qui doivent le valider. Ce que je veux souligner est que ce test, dans sa version le plus utilisée, renforce l’absence d’oral.
Pourquoi une telle décalage entre les niveaux visés et la réalité ? Les raisons sont multiples, à l’école, dans un cours d’une heure avec au moins 25 élèves, il pareil compliqué d’avoir beaucoup de temps de parole. Si on rajoute le peur du jugement et les moqueries des camarades de classe, qui nous traitent de « frimeur » si on est bon ou de « quiche » si on l’est moins, l’envie de parler diminue exponentiellement. De toute façon, l’épreuve orale au bac ne dure que 10 minutes et représente qu’une partie de la note finale, le fait de ne pas être très à l’aise à l’oral n’empêchera pas son obtention. En études supérieures c’est guère mieux, les stigmates de l’école nous poursuivent même si les cours sont plus longs et les classes éventuellement plus petits mais avec seul l’objectif TOEIC – sans épreuve oral, la finalité est la même.
Le résultat de tout ça est, dans beaucoup de cas, un sentiment d’être « nul » en anglais. Je n’ai pas de chiffres à l’appui, mais presque trente années d’expérience me conduisent à cette conclusion ; les français ne sont pas si nul qu’ils croient. Sans compter l’école primaire, une personne qui valide un master 2 sans avoir redoublé a étudié l’anglais pendant 12 ans ! Finalement est-ce que ce n’est pas plus une manque de confiance et entrainement plutôt que des grosses lacunes ?
En effet pour réussir un examen il faut faire le moins de fautes que possible, dès lors que nous sommes jugés sur nos erreurs, nous nous sentons beaucoup moins valorisés. Pourtant dans « la vraie vie » nous sommes beaucoup plus souvent jugés sur ce que nous savons faire que l’inverse. Si l’apprentissage passe par valoriser ce que nous avons fait bien plutôt que ce que nous avons mal fait, surement nous serions plus enclin de s’exprimer à l’oral ?
D’ailleurs, et sans vouloir inciter l’abus d’alcool (qui est, bien évidemment, mauvais pour la santé), c’est assez parlant qu’après un Spritz ou deux au bar de notre camping en Italie, on est bien plus à l’aise pour parler une langue étrangère. Quand nous sommes en confiance, nous sommes capables de communiquer.
En entreprise nous nous voyons confier des tâches, si nous accomplissons ces tâches, nous avons fait notre travail. Imaginons que il s’agit de faire une requête par email en anglais, est-ce que c’est grave que notre email contenait des fautes si nous avons pu récupérer l’information que nous cherchions ? Évidemment il est préférable de ne pas faire d’erreurs mais n’est-il pas mieux de réussir une tâche en faisant des erreurs que de ne le pas faire de tout ?
En anglais il existe la notion de « learning by doing », en gros « on apprend en faisant ». Une langue c’est quelque chose de vivant, c’est très compliqué d’en avoir quatre cours la semaine et espérer d’être capable de tenir une conversation après. Ce n’est pas étonnant que les personnes qui réussissent sont ceux qui pratique régulièrement et/ou ont passé du temps dans un pays anglophone. La quête d’être « parfaitement bilingue » est noble mais difficilement atteignable.
En sachant que c’est difficile de maîtriser une langue étrangère sans fautes, serait-il pas mieux de se contenter, dans un premier temps, d’être « efficace » (une communication réussie, malgré des fautes) plutôt que parfait ? Si nous nous sentons capables d’avoir une conversation sans être jugés, nos capacités dans la langue cible s’amélioreront de façon naturelle, c’est gagnant-gagnant.
I am une quiche, et alors…